Faille dominicale

– Parce que tu crois vraiment que Mélenchon s’intéresse à ta misérable vie? Il est comme les autres: ce qui compte pour lui, c’est le pouvoir! Et ce n’est pas lui qui sauvera la France de la mouise dans laquelle va nous la laisser Hollande. Au moins, Fillon, lui…
– Quoi Fillon, quoi Fillon!?! Tu lui fais encore confiance, toi, à Fillon? Et ne me dis pas que tout ça, c’est des manigances de journalistes, parce que…
– Ça y est! Je me demandais, tiens, combien de temps tu allais mettre avant de défendre tes potes les journaleux! Tu sais bien ce que je pense d’eux! Tous des c…
– Papa! Je te l’ai demandé cent fois, ne jure pas à table! Maman doit se retourner dans sa tombe!
– C’est ta fille qui a commencé, s’insurgea le vieux. De mon temps, les jeunes respectaient leurs grands-parents.

Il décocha un regard outré à sa petite-fille qui, goguenarde, souriait en coin. Chaque dimanche, depuis quelques semaines, c’était la même rengaine. Immanquablement, les élections présidentielles s’invitaient dans le salon cossu du 16ème arrondissement, déclenchant des débats animés entre générations, ce qui n’était guère du goût de la maîtresse de maison. Elle partageait bien entendu les convictions politiques de son père, mais ne souffrait pas les disputes familiales – surtout lors du sacro-saint déjeuner dominical! D’ailleurs, elle avait d’autres soucis en tête, comme l’inconvenance de sa cadette, plongée depuis un bon quart d’heure dans un échange frénétique de messages sur son téléphone portable, laissant ponctuellement échapper un gloussement qui n’augurait rien de bon. Quant à l’impassibilité de son époux, qui n’ouvrait jamais la bouche pour remettre leurs deux filles dans le droit chemin, elle l’horripilait au plus haut point. Les yeux dans le vague, il n’avait pas dit un mot depuis le début du repas. Depuis quelques jours, il semblait absent. Oh, il n’avait jamais été du genre extraverti, ce qui était tout à son honneur, mais là, son attitude frisait l’autisme. Elle ne manquerait pas de lui en parler ce soir: non pas qu’elle s’inquiétât pour lui – sans doute un insignifiant problème de bureau – mais ça commençait à bien faire!

– Tu reprendras bien de la purée, chéri, lui lança-t-elle sur le ton mielleux qui annonçait chez elle le calme avant la tempête?

Il acquiesça distraitement et tendit son assiette sans sortir de son mutisme, provoquant sans le remarquer l’ire silencieuse de sa femme. Sous ses airs rêveurs, lui aussi bouillonnait. Mais d’un sentiment tout autre que la colère. En réalité, il trépignait d’une impatience trop longtemps enfouie, enterrée, oubliée, négligée. Voilà des années qu’il prenait son mal à patience, rongeait son frein, attendait son heure. Des années qu’il subissait les piques mesquines de son épouse, les frasques de sa cadette, l’indifférence de son aînée, pour qui il n’était pas assez à gauche, le mépris de son beau-père, pour qui il l’était trop. Sa belle-mère avait été sa seule alliée, un cancer l’avait emportée. Sans doute était-ce à cette époque que l’idée avait commencé à germer. Une envie de tout envoyer valser. Fugace dans un premier temps, cette lubie – c’est ainsi qu’il l’avait lui-même qualifiée – avait fini par l’obséder. Il y pensait le jour, en rêvait la nuit. Jusqu’à ce qu’il réalise que ses velléités n’étaient tout compte fait pas si extravagantes que cela. Après tout, pourquoi se priver? Il s’était finalement décidé: il allait sauter le pas. Depuis quelques semaines, il fomentait, calculait, planifiait. Sa détermination était plus forte que jamais.

Aujourd’hui, tout était prêt. Ne restait plus qu’à balancer sa bombe à la famille. Bien sûr, il aurait pu l’annoncer à sa femme en tête-à-tête et limiter ainsi les écueils. Mais – il se l’avouait avec un vague soupçon de culpabilité – il prenait un malin plaisir à l’idée de rompre la monotonie lugubre de ces dimanches qu’il en était venu à détester.

Le moment était arrivé, il l’avait suffisamment repoussé. Un peu par lâcheté, sans doute. Il avait prévu de parler avant même que son épouse n’apporte l’entrée. Il s’était même éclairci la voix. Mais le courage lui avait manqué et le repas avait commencé. Quand sa fille et le vieux s’étaient engagés dans leur traditionnelle joute politique, il s’était dit qu’il n’aurait d’autre choix que d’attendre le dessert…

Or, voilà que son épouse avait mis fin de manière précoce au débat. Tout le monde se taisait. Son beau-père terminait d’un coup de fourchette rageur son assiette, sa cadette pianotait avec toujours aussi d’entrain sur son téléphone portable, son aînée soupirait en regardant par la fenêtre, se demandant sans doute ce qu’elle avait bien pu faire au bon dieu – quoi qu’elle n’y crût pas – pour venir au jour dans une famille pareille. Quant à sa femme, elle fulminait sur sa chaise. Il ne connaissait que trop bien l’air pincé qui crispait son visage: à coup sûr, elle ressassait les inévitables reproches qu’elle adresserait sous peu à lui-même, à sa famille, à la terre entière. Rien ne semblait jamais trouver grâce à ses yeux. Mais bientôt, se rappela-t-il, il n’aurait plus à subir cette avalanche de doléances. Il était à deux doigts de s’en affranchir pour toujours.

Conforté dans sa décision, il se dit qu’il était grand temps de parler. Le silence dans lequel était plongée la tablée depuis une interminable minute n’allait certainement pas durer. D’ici quelques secondes, sa femme se lèverait pour débarrasser, enjoignant chacun à rester assis mais maugréant qu’elle devait toujours tout faire, et irait chercher le dessert.

Il prit une grande inspiration. Ouvrit la bouche, la referma. Se leva brusquement de sa chaise, qui grinça sur le parquet. Quatre paires d’yeux se braquèrent sur lui. Mais qu’est-ce qui lui prenait, à ce père d’ordinaire si discret?

– Je… je… (Allons, tu peux le faire, s’encourageait-il, qu’est-ce que tu as à perdre, si ce n’est une vie qui te rend misérable?)
– Eh bien, chéri, tu as quelque chose à nous dire? Parle, voyons!

Le ton faussement affectueux de sa femme laissait transparaître une sourde impatience. Il ferma les yeux… et sauta dans le vide.

– Je pars. J’en ai marre de cette vie. J’ai quitté mon boulot, je m’envole demain pour le bout du monde, je ne sais pas pour combien de temps. Je réalise le rêve qui me taraude depuis mes dix-huit ans, j’écoute enfin mon cœur, je fais passer mes intérêts avant ceux des autres. J’étouffe ici, j’ai toujours étouffé, j’ai envie de respirer. Je sais que je devrais m’excuser de vous imposer cette épreuve, mais à vrai dire, je m’en fous de ce que vous pensez. Je ne suis même pas sûr que je vous reverrai. Continuez à mener votre petite vie étriquée, moi, je m’en vais voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Adieu.

Voilà ce qu’il avait prévu de dire. Le discours parfait qu’il avait peaufiné dans sa tête, qu’il avait si souvent répété. Mais pas un son n’était sorti de sa bouche. Sa famille continuait à le regarder comme une bête curieuse, attendait qu’enfin il émette un son. Dans les yeux de son épouse, il pouvait lire un profond dégoût. Qu’est-ce qui lui prenait encore, à cet abruti?

Conscient que cette situation inconfortable ne pouvait plus durer, il balbutia:

– Tu veux que j’aille chercher le dessert, chérie?

Lever de rideau

«Merde!» Sur ce dernier mot d’encouragement chuchoté, le metteur en scène quitte silencieusement les coulisses. Le temps qu’il rejoigne la régie et la pièce va commencer…

Immobiles derrière les lourds rideaux noirs, nous vérifions une dernière fois, chacun de notre côté, que nous n’avons rien oublié. La veste que je dois enfiler à la fin de la deuxième scène? Je l’aperçois du coin de l’œil, côté cour, accrochée au portant qui accueille nos costumes. La chaise sur laquelle je m’assieds au troisième acte? Elle m’attend sagement contre le mur du fond. Ma bouteille d’eau? Elle est posée sur un caisson, à côté de ma brosse à cheveux. Ce qui me rappelle que je n’aurai que quelques secondes pour changer de coiffure. La tension grimpe soudain d’un cran… Pas de panique, me dis-je. Je me suis exercée et, jusqu’à maintenant, tout a bien fonctionné. Pas de panique. Pas de panique… J’en ai de bonnes! Comme si c’était facile de ne pas paniquer! Bon, elle commence, cette pièce, avant que je fasse une crise de nerfs?

Je ferme les yeux. Prends une longue inspiration. Tente de me calmer. Une main se pose sur mon épaule, rassurante. D’un sourire, je remercie ma partenaire de jeu. Heureusement qu’on peut compter sur les copains… Nous échangeons quelques regards complices avec les autres comédiens. Certes, la tension est palpable, mais le plaisir aussi. Et le rire – étouffé: présence du public oblige! – n’est jamais bien loin.

En parlant de rire, n’est-ce pas celui de ma voisine qui vient d’éclater dans la salle? Elle m’a bien dit qu’elle viendrait m’applaudir, mais n’était pas sûre de pouvoir se libérer pour la première. Je tends l’oreille. Avec le brouhaha ambiant, difficile de déceler des sons familiers. Mes parents sont là, ça, je sais. Et j’ai repéré sur la liste des réservations les noms de quelques amis. Ça y est, voilà que l’invisible main qui me noue l’estomac depuis ce matin reprend du service! C’est la même chose à chaque spectacle… Le premier jour, je ne suis plus bonne à rien: je me réveille aux aurores et les heures s’égrainent dans un brouillard épais. Un état second où se mêlent appréhension, excitation, euphorie, et brefs éclats de panique pure. Une vague sur laquelle j’ondule, bien malgré moi, tout au long de la journée.

La lumière vient de s’éteindre dans la salle! Les discussions s’estompent peu à peu. Cette fois-ci, c’est vraiment à nous de jouer. Comme une litanie, inspirée par la méthode Coué, je me répète dans ma tête: tout va bien se passer, tout va bien se passer, tout va bien se passer… Zut, c’est quoi ma première réplique, déjà? Je fouille frénétiquement ma mémoire, mais me heurte à un mur blanc. Bah, elle me reviendra certainement au moment propice. De toute façon, plus le temps de tergiverser, le rideau s’ouvre: les dés sont jetés!

 

Traquée

Sous aucun prétexte, elle ne devait ralentir le pas. L’autre gagnait du terrain, elle le sentait bien. Encore un effort toutefois, et peut-être finirait-il par se lasser. Elle était capable de courir vite et ne doutait guère de ses capacités d’endurance. Rompue à ce petit jeu mortel, elle avait toujours trouvé le moyen de mettre en déroute ses adversaires. Mais elle savait que la moindre erreur pouvait lui être fatale. D’ailleurs, le souffle commençait à lui manquer. Le vent qui, ce matin encore, caressait délicatement son visage s’était retourné contre elle. La poussière attaquait ses yeux, sa vision devenait floue. Elle s’épuisait… N’écoutant que son instinct, elle obliqua subitement sur sa gauche, dans une – vaine? – tentative de tromper son ennemi. Mauvais calcul! Sans doute fragilisée par une longue période de disette forcée, elle perdit une précieuse fraction de seconde dans la manœuvre. Il était à présent sur ses talons, elle pouvait sentir le souffle chaud de sa respiration. Tous sens en alerte, elle accéléra le rythme dans un ultime sursaut d’énergie. Elle devait tenir le coup. Pour sa propre survie certes, mais aussi et surtout pour celle de ses petits. Elle banda ses muscles, bondit… Quand les crocs acérés du guépard se refermèrent sur son flanc, la gazelle n’eut d’autre choix que de s’avouer vaincue.

Et la lumière fut

Le sifflement d’une locomotive tira Achille Cardon de ses pensées. Au bout du quai, baigné dans un nuage de fumée, quelques retardataires, encombrés de lourds paquets, s’empressaient d’embarquer dans le train pour Brighton, en soupirant d’aise d’être arrivés à temps. Le départ était imminent.

«Peste, s’exclama le détective! Que je sois damné si…» Planté devant le wagon première classe, il leva les yeux au ciel et laissa échapper sa frustration. Même terminée, l’affaire continuait à le hanter. Ne venait-il pas, pourtant, d’assister à l’exécution du meurtrier? N’avait-il pas lui-même contribué à l’arrestation de ce dernier?

Il n’osait se l’avouer: tout au long de son enquête, alors que tout semblait indiquer la culpabilité de Lord Fowley, il n’avait pu se départir de l’impression qu’il faisait fausse route. Il avait toutefois tu ses doutes, même lorsque ceux-ci le tenaient éveillé aux heures les plus sombres de la nuit. Il n’était après tout qu’un jeune détective, à qui la police avait octroyé le droit de participer aux investigations, et face aux certitudes du respecté inspecteur Wilson de Scotland Yard, ses intuitions de novice ne faisaient pas le poids. Il s’était finalement laissé convaincre, mais à présent toute l’histoire lui laissait un goût amer d’inachevé.

Il venait de prendre congé d’Anthony Blacksmith, et leur conversation, aussi chaleureuse  que d’ordinaire, avait réveillé chez lui une sensation fugace dont il ne parvenait pas à saisir la teneur. Ils avaient partagé un fiacre depuis la prison de Pentonville, où avait eu lieu l’exécution, jusqu’à la gare Victoria. Le train d’Achille Cardon ne partant pas avant la fin de l’après-midi, il avait accompagné Blacksmith à son quai, où ils avaient échangé encore quelques mots sur l’affaire Fowley.

L’ensorcelante Lady Regina Fowley… Le détective n’avait jamais eu le privilège de la rencontrer, mais sa beauté légendaire – et, avouons-le, ses frasques fréquemment relatées dans les rubriques mondaines des quotidiens – l’avait presque élevée au rang d’icône dans la haute société anglaise. Mariée à Harold Fowley depuis une dizaine d’années, elle égayait les soirées huppées londoniennes et tournait la tête des hommes qu’elle croisait sur son chemin. Tout le monde rêvait d’être un jour invité à l’une des réceptions qu’elle donnait chaque mois dans sa luxueuse villa de Belgravia ou, mieux encore, à l’une des parties de chasse que le couple organisait régulièrement dans sa demeure du Hampshire.

C’était justement lors d’une de ces réunions campagnardes qu’elle avait perdu la vie. Ou plutôt qu’on la lui avait ôtée. Poignardée dans sa chambre un après-midi de septembre, alors que le temps pluvieux avait poussé la plupart des convives à se replier dans le petit salon, au coin du feu. Ils s’étaient brièvement interrogés sur l’absence de leurs hôtes, mais habitués à leurs excentricités, ne s’en étaient pas inquiétés. Ce n’était qu’en fin de journée, lorsque chacun avait regagné sa chambre pour revêtir ses habits de soirée, que le cri strident de Betty, la bonne de Regina Fowley, les avait alertés.

Au début de l’enquête, la soubrette s’était retrouvée dans la ligne de mire de l’inspecteur Wilson: des bruits couraient parmi les domestiques sur son probable licenciement, suite à la disparition d’un collier de perles. Mais elle avait finalement été mise hors de cause par Achille Cardon lui-même, qui avait découvert le bijou une semaine après le meurtre derrière une rangée de livres dans la bibliothèque. Dans la même cachette, il était tombé sur le journal intime de la maîtresse de maison. Or, le jour-même de sa mort, certainement durant les minutes précédant le crime – Lady Fowley avait pour habitude d’indiquer non seulement la date mais également l’heure à laquelle elle couchait ses pensées sur le papier – elle écrivait: «J’avais raison. Betty avait bien volé mon collier de perles. Elle vient de confesser son acte, en m’expliquant qu’elle avait prévu de le revendre pour s’acquitter d’une dette. Prise de remords, elle me l’a rendu et m’a supplié de lui accorder une seconde chance. J’ai décidé de la garder, elle m’a paru se repentir sincèrement de son geste. Espérons que je ne regretterai pas mon choix.»

Quand on lui avait demandé pourquoi elle n’avait pas immédiatement expliqué toute l’histoire, Betty avait éclaté en sanglots et expliqué qu’en découvrant le corps de sa patronne, elle avait été prise de panique et avait frénétiquement cherché le collier de perles dans la chambre, sans succès. Elle avait donc préféré taire cette disparition. Pour l’inspecteur Wilson, il n’y avait plus aucun doute: le meurtrier avait dissimulé le bijou et le journal intime dans le but d’incriminer la femme de chambre.

Les soupçons s’était alors reportés sur l’époux. Harold Fowley était un homme extrêmement jaloux, tout le monde le savait. Et sa femme prenait un malin plaisir à le tourmenter: elle maîtrisait à la perfection l’art de la séduction, et en jouait finement, bien souvent sous les yeux impuissants de son mari et parfois de quelques épouses, qui pourtant ne semblaient pas lui en tenir rigueur. Elles aussi tombaient sous son irrésistible charme et tout le monde paraissait convaincu que son petit jeu demeurait anodin. Jamais elle ne franchirait la ligne rouge de l’adultère! Du moins en donnait-elle l’illusion et seul Lord Fowley prenait ombrage de son comportement.

A ce mobile, qui avait conduit plus d’un époux à passer à l’acte, s’ajoutait un autre, tout aussi accablant: la fortune de Lady Fowley était bien supérieure à la sienne, et la mort de cette dernière lui permettait d’accéder à un héritage substantiel. Par ailleurs, ainsi que l’inspecteur Wilson n’avait eu de cesse de le rabâcher au fil des mois, le conjoint était le coupable dans 99% des cas. Surtout quand le meurtre avait lieu dans la chambre de la victime! Quant à l’arme du crime, elle n’avait jamais été retrouvée.

Harold Fowley avait donc été arrêté, jugé, condamné et exécuté – tout en proclamant son innocence jusqu’à la potence. Mais personne n’avait remis en doute le verdict. Pas même Anthony Blacksmith, ami fidèle du couple, et dont Achille Cardon s’était rapproché durant l’enquête. Le jeune dandy venait d’ailleurs de le lui répéter, avant de sauter à bord du train pour Brighton: «Une bien triste histoire… Je dois avouer que plus d’une fois, j’ai mis Regina en garde et je l’ai priée de cesser son manège. Le regard qu’Harold lui jetait parfois me faisait froid dans le dos. Mais de là à penser que… Je crois que je m’en voudrais toute ma vie de n’avoir rien vu venir.» Le détective l’avait bien entendu rassuré de quelques mots banals, puis Blacksmith avait poursuivi: «Pendant un moment, j’ai vraiment voulu croire à la culpabilité de la femme de chambre. Mais Regina lui avait pardonné pour le vol du collier, elle était prête à la garder. Pourquoi Betty l’aurait-elle tuée? Non. Je dois me résoudre à admettre qu’Harold a fini par craquer…» Souriant tristement, Anthony Blacksmith avait alors fait ses adieux à un Achille Cardon distrait et disparu dans son wagon.

Dans le brouhaha de la gare Victoria, le détective passa machinalement son index sur sa lèvre inférieure, signe chez lui d’un cerveau en pleine ébullition. D’où lui venait donc ce soudain malaise? Cette désagréable sensation que quelque chose ne tournait pas rond? Tout à sa réflexion, il remarqua à peine l’arrivée du chef de train, qui dut lui demander par deux fois s’il comptait ou non monter dans le wagon. Ayant obtenu un semblant de réponse, le fonctionnaire maugréa quelque amabilité à l’encontre de ces badauds qui lui faisaient perdre son temps, et embarqua à son tour. Pris d’un inexplicable sentiment d’urgence, Achille Cardon jeta un œil vers une fenêtre du train et aperçut le profil élégant d’Anthony Blacksmith.

«Bon sang, mais c’est bien sûr», s’exclama-t-il! Si la police avait rendu public l’innocence de la femme de chambre quant au meurtre de Lady Fowley, le contenu du journal intime de cette dernière avait été tenu secret. Le collier de perles ayant été retrouvé, l’inspecteur Wilson avait décidé de passer sous silence le vol et la restitution du bijou, afin de ne pas trop nuire à la réputation de Betty, dont le geste criminel se serait vu largement rapporté dans la presse. La soubrette avait d’ailleurs rapidement retrouvé une place et, sachant que la police la gardait à l’œil, ne risquait pas de se laisser tenter par un nouveau larcin.

Comment diable Anthony Blacksmith aurait-il donc eu vent du pardon accordé par Regina Fowley à Betty s’il n’avait pas lui-même lu l’ultime entrée du journal de l’aristocrate, rédigée quelques instants avant sa mort? Or, qui d’autre avait eu l’occasion de prendre connaissance de cette note, si ce n’était le meurtrier?

Interloqué, Achille Cardon leva les yeux une fois encore vers la fenêtre. Son regard croisa celui du dandy, et en un instant, il comprit que ce dernier avait réalisé qu’il s’était trahi. Avec un sifflement aigu, la locomotive se mit en branle. Blacksmith ouvrit la fenêtre et, tandis que le train s’éloignait lentement du quai, lança à Cardon: «Je l’aimais, que voulez-vous… Et je ne supportais plus ses jeux de séduction. Harold non plus d’ailleurs, mais il était bien trop faible pour réagir. Finalement, tous les deux n’ont eu que ce qu’ils méritaient…»

Les grincements des roues emportèrent ces dernières paroles. Resté seul sur la plate-forme, Achille Cardon se maudit de ne pas avoir vu clair plus tôt dans le jeu de celui qu’il se prenait déjà à considérer comme un ami et frissonna en songeant à l’innocent qui venait de perdre la vie sur la potence de la prison de Pentonville…

Une si belle matinée

“Une bonne journée à vous aussi, Monsieur!” Avec le sourire chaleureux qui la caractérisait, Anna prit congé de son client et tourna son attention vers l’élégante quinquagénaire qui se tenait derrière le comptoir. “Et pour vous, ce sera?”
 
Son interlocutrice hésitant encore, la serveuse jeta un coup d’œil discret à sa montre. 8h45. D’ici une quinzaine de minutes, son collègue la relaierait et elle pourrait prendre enfin sa pause. Certes, elle appréciait ce petit boulot qui lui permettait d’arrondir ses fins de mois, mais en cette heure matinale le café ne désemplissait pas. Elle avait hâte de s’asseoir sur son banc habituel, surplombant le fleuve, d’allumer sa cigarette et de rêvasser au soleil. La journée s’annonçait radieuse: il s’agissait d’en profiter, l’automne arriverait bien assez tôt! 
 
Elle se secoua: “Allez, ma fille, concentre-toi encore un quart d’heure!” Sa cliente avait enfin fait son choix. Elle s’empressa de la servir, en adressant un petit signe amical de la main à la mère de famille qui venait d’entrer dans l’établissement. Habituée des lieux, la jeune femme s’offrait chaque jour un cappuccino après avoir déposé son aîné à la garderie. S’étant installée confortablement dans un fauteuil, elle jeta un œil attendri à ses jumeaux profondément endormis dans leur poussette. Son look bohème contrastait avec les costumes sobres des businessmen qui constituaient l’essentiel de la clientèle, et la rendait particulièrement sympathique aux yeux d’Anna, elle-même férue de vêtements dépareillés. 
 
Elle surprit le regard indulgent que jeta l’homme à l’ordinateur – ainsi qu’elle avait l’habitude d’appeler cet autre client régulier, qui choisissait invariablement une table près de la fenêtre – à la jeune maman. Lui, elle en était sûre, c’était un écrivain! Et il puisait dans le café son inspiration pour façonner les personnages de son roman… Un jour, elle oserait lui parler, lui demander sur quel genre de livre il travaillait. Le voilà qui observait à présent le couple d’âge mûr, installé à la table d’à côté. Le débit rapide de la conversation, menée à voix basse, l’air courroucé et revendicateur de Madame, les gestes d’apaisement vains de Monsieur, laissaient peu de place au doute quant à la teneur de l’échange. Anna se sentit coupable d’épier ainsi leur désaccord et, remarquant que c’était elle que l’écrivain regardait à présent d’un air amusé, rougit et se retourna vivement vers la machine à café. 
 

Le bruit du percolateur couvrit un instant la voix de Frank Sinatra qui chantait à la radio la gloire de New York. Anna n’était pas une fan du vieux crooner, mais ce titre précis la mettait toujours en joie. Il lui rappelait les années qui avaient précédé son déménagement à Manhattan, lorsqu’elle ne pouvait que rêver de la métropole en espérant s’y établir un jour. Elle rejouait alors, inlassablement, la chanson de Sinatra sur le vieux gramophone hérité de son grand-père.

Le cœur léger et le sourire aux lèvres, elle attrapa en chantonnant le cappuccino qu’elle venait de préparer et se dirigea vers la table de la jeune maman.

Un vacarme assourdissant la coupa net dans son élan. Quelques gouttes de café s’échappèrent de la tasse et manquèrent de lui brûler la main. Dans l’établissement, au sursaut général succéda un silence de plomb. Puis les hurlements des jumeaux, réveillés brutalement de leur sieste, extirpèrent leur mère de sa torpeur. “Qu’est-ce que c’était?” La question, lancée d’une voix blanche, ne s’adressait à personne en particulier. Et nul ne paraissait disposé à hasarder une réponse.

L’homme à l’ordinateur fut le premier à sortir et à se mêler la foule de badauds rassemblés sur les quais du fleuve Hudson. Tous fixaient le ciel, incrédules. Sa tasse encore à la main, Anna eut tôt fait de les rejoindre. Elle leva les yeux à son tour, remarquant une fumée noire dont elle ne percevait pas encore la source. Elle s’apprêtait à en remonter le cours quand elle entendit une clameur qui la poursuivrait sans doute encore plusieurs années à venir: “C’est un avion! Il s’est écrasé sur une des tours du World Trade Centre!”

Advienne que pourra

«Putain, faut que je te le dise en quelle langue? Tu laisses tes mains où je peux les voir!»

Ne pas perdre son sang-froid.

Jérôme avait beau se répéter mentalement cette consigne, son cœur battait la chamade. «Respire, mon vieux, respire.» Encore quelques instants à tenir, et il pourrait se tirer d’ici. A moins que l’autre ne décide de jouer les héros… Il l’avait tout de suite repéré, avec ses gros bras et son regard de tueur. Il s’était dit: «Celui-là, faudra que je le garde à l’œil.» Heureusement, il l’avait vu à temps mettre la main à la poche, dans l’optique, sans doute, d’en sortir son téléphone portable et d’appeler du renfort.

La canicule frappait le pays de plein fouet, et il étouffait sous sa cagoule de laine. C’est tout ce qu’il avait pu trouver dans le tiroir de sa commode. Ça, et le flingue que Manu lui avait demandé de garder jusqu’à ce que les flics lui lâchent la grappe. Durant de longues semaines, il n’y avait guère prêté attention. Jusqu’à aujourd’hui…

L’idée lui était venue le matin même. Depuis quelques jours, les coups de fil se faisaient plus insistants. Plus menaçants. Il ne pourrait pas les faire patienter plus longtemps.

Si seulement l’autre pouvait se grouiller avec ses billets! La moitié du sac en plastique était remplie. Serait-ce suffisant pour les calmer? Il hésitait à interrompre la collecte du caissier. Non. Il les connaissait. Si demain il se pointait avec seulement une partie de la somme, ils le buteraient. D’ailleurs, argent ou pas, son sort était peut-être déjà scellé.

Il transpirait maintenant à grosses gouttes. Sa dernière dose remontait à la veille. Il avala douloureusement sa salive et remarqua le tremblement de sa main gauche. Dans une heure à tout casser, il ne serait plus bon à rien. Il lui fallait finir le job et se réfugier chez lui. Sacrifier une petite partie du butin pour acheter quelques grammes de coke. Ensuite seulement il pourrait s’acquitter de sa dette. Et espérer en rester là.

«Bon, tu te bouges le cul?! J’ai pas toute la journée!» L’employé s’apprêtait à vider la dernière caisse. Lui aussi suait. Assise près du rayon frais, une cliente sanglotait, réconfortée par une dame âgée qui lançait à Jérôme des regards outrés. Le gros bras s’était calmé.

Il remarqua soudain un mouvement furtif du côté des portes coulissantes. Merde, le gosse! Profitant de sa petite taille, il avait réussi à échapper à sa vigilance et s’était glissé jusqu’à la sortie. Il s’apprêtait à filer.

«Bouge plus!» L’enfant hésita, se figea. Dix pairs d’yeux se braquèrent sur Jérôme, dont la main s’était crispée sur le flingue. Dix pairs d’yeux, dans lesquels brillaient la peur, l’incrédulité. Le défi aussi. Il n’oserait jamais! Lui non plus n’y croyait guère: «Je peux quand même pas buter un gamin…» Sentant son hésitation, le petit reprit sa course.

C’était foutu. Il ne tarderait pas à tomber sur un poulet. Jérôme regarda autour de lui: même les autres semblaient l’avoir compris. Sa petite affaire avait échoué. Il lut le soulagement sur leur visage. Le mépris. Les commissures de ses lèvres remontèrent en un sourire amer. Décidément, il ne serait jamais rien qu’un raté… Il leva son pistolet, provoquant un ultime sursaut chez ses otages, et se tira une balle dans la tête.

Apocalypse

59, 58, 57…

A la radio, le compte à rebours a commencé: dans moins d’une minute, notre bonne vieille Terre aura cessé d’exister.

Je n’arrive toujours pas à y croire.

Pourtant, depuis que la NASA a lâché sa bombe il y a un mois – l’inexorable chute de la comète Watson: impact calculé à la seconde près – le mot est sur toutes les lèvres: fin du monde. Des plateaux de télévision au bar du coin, scientifiques de renom et philosophes de comptoir étalent leurs théories. Les premiers analysant froidement, à grand renfort de schémas animés, la trajectoire de l’astre suicidaire et les seconds dissertant sur la meilleure attitude à adopter, à présent qu’il n’y a plus rien à perdre. Ils se mettent rapidement d’accord sur un programme résumé en trois mots: sexe, drogue et rock’n’roll.

Certains ont bien tenté de crier au complot, mais semblent finalement s’être rangés à l’avis général: l’apocalypse est inéluctable. Prêtres, imams, rabbins, dignitaires religieux de tous les pays ont vu leurs lieux saints pris d’assaut par une foule de nouveaux fidèles. D’autres, sourds à l’appel divin, ont préféré se suicider avant le dénouement.

Quant à moi, j’ai décidé de passer mes derniers instants sur Terre seule dans mon appartement. Aucune envie d’égrainer en troupeau les dernières secondes comme à la veille du Nouvel An.

Quoique. La solitude pèse bien lourd en cette minute funeste. Ai-je eu raison de décliner l’invitation de ma copine Juliette? A l’heure qu’il est, sa fête pré-apocalyptique doit battre son plein. De toute façon, plus le temps de changer d’avis. Plus le temps de rien.

44, 43, 42…

Je jette un regard distrait autour de moi. Sur mes 30 mètres carrés meublés avec soin. Placardées sur le frigo, quelques photos: souvenirs de voyages, portraits de familles, selfies avec des amis. C’est donc cela, une vie? De petits moments de bonheur qu’on immortalise et idéalise pour masquer la banalité du quotidien? Finis les grands projets: Dame Procrastination doit bien se gausser. Définitivement, mon histoire se résumera à ce que j’ai vécu jusqu’à maintenant.

Des regrets? Bien sûr, comme tout le monde. Un en particulier. Mais je refuse de tomber dans le piège de la nostalgie. A quoi bon? Je secoue la tête, chassant le souvenir importun. Me verse encore un verre de vin. Je gardais ce Bourgogne pour une grande occasion. La fin du monde est arrivée à point nommé!

28, 27, 26, 25…

Malgré l’alcool, l’image ne veut pas s’effacer. Au contraire, le visage que j’essaie depuis dix ans d’oublier m’apparaît plus net que jamais. Je le revois ce dernier matin de vacances estivales, sur la terrasse de notre hôtel parisien, d’où nous arrivions tout juste, en nous penchant, à apercevoir la Tour Eiffel. Je distingue parfaitement ses traits tirés, son sourire las, son regard brûlant dans lequel brillait une lueur que j’avais tardé à déchiffrer: la résignation. Pourtant, le sentiment ne m’était pas étranger et empoisonnait chaque jour davantage mes pensées. Malgré la passion qui nous unissait, nos différences nous rongeaient. Notre relation semblait vouée à l’échec. L’était-elle vraiment?

Nous nous étions quittés le jour-même, et n’avions pas cherché à nous revoir: trop douloureux. Si je n’avais jamais vraiment réussi à l’oublier, il s’écoulait parfois de longs mois sans qu’il ne hante mon esprit. Pourquoi fallait-il qu’il s’invite en ces ultimes instants?

14, 13, 12, 11…

Dring! Je ne rêve pas, on a sonné. Qui peut bien me rendre visite à dix secondes de la fin du monde? Evidente à mes yeux, la réponse me paraît presque trop belle pour être vraie. Alors, lui aussi aurait voulu me revoir? Résoudre une bonne fois pour toute notre histoire alambiquée avant qu’il ne soit trop tard?

Allons, allons, nous ne sommes pas dans un roman! Il ne manquerait plus qu’il ait trouvé le moyen de sauver la planète, et le tableau serait complet… Riant jaune de mon romantisme exacerbé, je me dirige vers l’entrée, pose ma main sur la poignée, entrebâille la porte, et…

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