Escalier pour l’échafaud

«Je vous demande pardon, Monsieur, je ne l’ai pas fait exprès.»

Les mots m’ont échappé: un ridicule sursaut de politesse. D’ailleurs, il n’a pas relevé. N’a pas entendu, peut-être. A-t-il même senti que je lui marchais sur le pied? Poids plume sur soulier de cuir noir épais. Je n’ai guère mangé ces dernières semaines: régime forcé. Fine et frêle, je flotte dans ma robe blanche légère et j’ai déjà perdu un escarpin en gravissant le premier échelon du raide escalier. L’ironie de la situation m’a arraché un sourire amer et discret: ne vient-on pas justement de me reprocher le nombre insensé de souliers que j’ai usés durant toutes ces années?

D’un regard sombre, l’homme m’enjoint à parcourir les quelques mètres qui me séparent de mon destin. Je ne tremble plus, ne ressens rien. Vertigineux néant. Les cris de la foule qui, quelques minutes plus tôt, agressaient ma chair de leur virulence haineuse, me semblent à présent retentir en sourdine. J’entends les insultes mais ne les assimile plus, comme si elles s’adressaient à une autre. D’ailleurs, les ai-je vraiment méritées? 

Je ne pleurerai pas. Ne leur octroierai pas le plaisir d’un quelconque signe de faiblesse. Je ne dirai rien non plus. Qu’ils prennent mon silence pour une ultime manifestation de cette arrogance qu’ils m’ont trop souvent prêtée. Je n’en ai plus cure. Je remets mon âme à Dieu, seul lui aura le droit de me juger. 

Sentant une brise légère caresser ma nuque dénudée, je m’allonge, sans frémir, sur cette planche austère qui a hanté bon nombre de mes dernières nuits. Je remarque à peine les liens qui viennent rapidement enserrer mes bras et mes jambes. Mon calvaire sera bientôt terminé. Je pense à mon époux, mort ici-même il y a quelques mois et que je rejoindrai bientôt. À mes enfants, dont le sort dépend du bon vouloir de cette nouvelle république. La planche bascule, la lunette de bois se referme autour de mon cou, je devine plus que je ne perçois le claquement sec du couperet.

Je n’entendrai pas le cri de victoire du bourreau, brandissant ma tête devant le peuple satisfait. Quelqu’un aura-t-il l’audace de s’exclamer encore: «Chienne d’Autrichienne!»?

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2 réponses sur « Escalier pour l’échafaud »

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