Moins une!

17, 19… 21. Ouf, j’y suis! J’ai bien cru que je ne m’y retrouverais jamais, dans ce quartier… Quelle nouille, aussi, d’avoir oublié mon téléphone à la maison! Surtout qu’avec mon déplorable sens de l’orientation, le GPS intégré à mon smartphone m’a sauvé la vie bien souvent. Un jour, j’en suis sûre, je me perdrai dans mon propre appartement… Enfin, pour le coup, je suis arrivée à bon port, toute seule, comme une grande. Oui, bon, d’accord: avec l’aide de quelques passants…

Le nom de l’entreprise, Comm’&Go, s’affiche en lettres noires sur un coin de la porte vitrée. J’en profite pour observer mon reflet et replacer derrière mon oreille une mèche récalcitrante. Qui s’empresse de se faire la malle et de venir chatouiller mon nez. Ne nous énervons pas: il y aura bien des toilettes où je pourrai arranger tout ça avant l’entretien. Après tout, j’ai encore le temps, non? Un petit coup d’œil à ma montre pour me rassurer… et mon cœur manque de s’arrêter: j’ai rendez-vous à 15h et il est déjà 14h59! Je ne pensais pas avoir tourné si longtemps dans le coin! Je pousse – que dis-je, j’enfonce! – la porte, avant de me rendre compte qu’il faut la tirer (sans commentaires) et pénètre à la hâte dans l’immeuble. Tout en pestant contre le sort qui semble s’acharner contre ma pauvre personne, je me rue vers l’ascenseur et appuie frénétiquement sur le bouton d’appel. La série noire continue: le voyant indique que la cabine est au 8ème. Plus le temps d’attendre: je vais devoir monter à pied, quitte à arriver écarlate, essoufflée, transpirante, flageolante, ébouriffée (ne rien biffer). Vu que j’ai indiqué dans mon CV que la ponctualité était l’un de mes principaux points forts, je me vois mal me pointer ne serait-ce qu’une minute en retard. Quatre étages en moins de soixante secondes, c’est faisable, il me semble: d’ailleurs, je ne vais pas au fitness trois deux une fois par semaine (quand j’ai le temps) pour rien! Chancelant sur les chaussures à talons que ma copine Vanessa a tenu à me prêter pour l’occasion – pour elle, tout entretien d’embauche équivaut à l’opportunité d’exhiber sa (riche) garde-robe – je me précipite dans la cage d’escalier et attaque les premières marches avec détermination.

C’est que j’y tiens, à ce boulot! Comm’&Go est l’une des agences de communication les plus en vogue du moment. Après deux ans à enchaîner les stages dans des petites boîtes certes sympathiques mais manquant de prestige (ben quoi, j’ai de l’ambition!), il me tarde de rejoindre la cour des grands. Lorsque j’ai vu l’annonce sur JobUp, j’ai failli m’étouffer de joie avec mon thé froid. Ce poste, il est fait pour moi! Jamais je n’ai autant soigné un dossier de candidature. Et je me suis surpassée avec ma vidéo de présentation: j’y ai mis de l’humour, des séquences animées, de la musique funky, bref, j’ai usé de toutes les ficelles acquises lors de ma formation en communication visuelle. En toute modestie, un véritable petit bijou d’inventivité! D’ailleurs, ça a payé, vu qu’ils m’ont convoquée pour un entretien. Pas question de laisser échapper cette opportunité à cause de ma fichue prédisposition à me perdre… J’augmente la cadence dans l’escalier.

Premier étage. Le nœud qui me serre l’estomac depuis quelques jours se rappelle à mon bon souvenir. Sur l’annonce, la maîtrise de l’anglais était exigée. Si je peux me débrouiller sans trop de peine pour demander mon chemin à Londres (allez savoir pourquoi?), je ne suis pas sûre en revanche de pouvoir tenir une conversation d’ordre professionnel. Et j’ai peut-être un chouïa enjolivé mon niveau sur mon CV. Tout le monde le fait, non? Espérons seulement qu’ils n’insistent pas trop là-dessus. Ou qu’ils n’aient pas décidé de soumettre les candidats à un examen surprise… Avec ma veine, les autres auront sûrement tous passé plusieurs mois en Angleterre ou aux Etats-Unis pour un séjour linguistique. Pire, certains auront peut-être déjà travaillé pour une agence bilingue! C’est fichu, autant rentrer tout de suite à la maison…

Ça suffit, le défaitisme! Tout va bien se passer. Tout va bien se passer. Tout va bien se passer. En atteignant le deuxième étage, je tente désespérément d’appliquer la méthode Coué, en y mêlant quelques notions de sophrologie (j’ai suivi un stage l’été dernier). Ouais: pas très efficace, tout ça. Difficile de prendre de grandes inspirations quand on galope dans un escalier! Mon cœur poursuit sa course effrénée et cogne de plus belle dans ma poitrine. Je suis au bord de l’apoplexie. Je vais bientôt m’effondrer avec toute la grâce d’un hippopotame. Personne ne passera par ici avant la fin de la journée, j’aurai eu une crise cardiaque et ce sera trop tard pour me sauver. J’aurais quand même bien aimé vivre jusqu’à mes 25 ans. Tiens, je me demande qui viendra à mon enterrement…

Comme si c’était le moment de me faire des films! Concentration, ma fille! Je suis déjà au troisième étage, je ferais mieux de réfléchir à ce que je vais raconter pendant l’entretien. Ils vont certainement m’interroger sur mes qualités et mes défauts et j’ai pris la peine d’en dresser la liste chez moi. Alors, pour les qualités, il y avait… Heu… Merde, y avait quoi déjà? Et les défauts? Je sais que j’en avais dégoté quelques-uns qui pouvaient aisément passer pour des qualités déguisées (encore un truc de ma copine Vanessa, qui est une pro des entretiens d’embauche), mais pas moyen de m’en souvenir. Je me heurte à un mur blanc. Heureusement que je les ai notés sur mon smartphone. C’est magique quand même, tout ce qu’on peut faire avec les nouvelles technologies! Je plonge la main dans mon sac à main… avant de me rappeler que j’ai oublié mon téléphone chez moi. Double merde! Bon, j’improviserai sur le moment.

Me voilà arrivée au quatrième étage. J’essaie (vainement) de retrouver mon souffle en marchant sereinement (du moins en apparence) vers l’entrée de Comm’&Go. Encore une porte vitrée, derrière laquelle se trouve le bureau de la réceptionniste qui a levé les yeux dans ma direction. Je n’ose même pas imaginer l’état des ma coiffure après ce sprint dans les escaliers. Heureusement, l’horloge à l’accueil indique qu’il est 15 heures pile. J’ai réussi! Confiante (tu parles!), je pousse la porte, un sourire très naturel aux lèvres.
«Bonjour, je suis Alice Mercier, j’ai rendez-vous avec monsieur Ziegler pour un entretien.»
«Madame Mercier? Mais… vous n’êtes pas attendue avant demain matin!»