Lever de rideau

«Merde!» Sur ce dernier mot d’encouragement chuchoté, le metteur en scène quitte silencieusement les coulisses. Le temps qu’il rejoigne la régie et la pièce va commencer…

Immobiles derrière les lourds rideaux noirs, nous vérifions une dernière fois, chacun de notre côté, que nous n’avons rien oublié. La veste que je dois enfiler à la fin de la deuxième scène? Je l’aperçois du coin de l’œil, côté cour, accrochée au portant qui accueille nos costumes. La chaise sur laquelle je m’assieds au troisième acte? Elle m’attend sagement contre le mur du fond. Ma bouteille d’eau? Elle est posée sur un caisson, à côté de ma brosse à cheveux. Ce qui me rappelle que je n’aurai que quelques secondes pour changer de coiffure. La tension grimpe soudain d’un cran… Pas de panique, me dis-je. Je me suis exercée et, jusqu’à maintenant, tout a bien fonctionné. Pas de panique. Pas de panique… J’en ai de bonnes! Comme si c’était facile de ne pas paniquer! Bon, elle commence, cette pièce, avant que je fasse une crise de nerfs?

Je ferme les yeux. Prends une longue inspiration. Tente de me calmer. Une main se pose sur mon épaule, rassurante. D’un sourire, je remercie ma partenaire de jeu. Heureusement qu’on peut compter sur les copains… Nous échangeons quelques regards complices avec les autres comédiens. Certes, la tension est palpable, mais le plaisir aussi. Et le rire – étouffé: présence du public oblige! – n’est jamais bien loin.

En parlant de rire, n’est-ce pas celui de ma voisine qui vient d’éclater dans la salle? Elle m’a bien dit qu’elle viendrait m’applaudir, mais n’était pas sûre de pouvoir se libérer pour la première. Je tends l’oreille. Avec le brouhaha ambiant, difficile de déceler des sons familiers. Mes parents sont là, ça, je sais. Et j’ai repéré sur la liste des réservations les noms de quelques amis. Ça y est, voilà que l’invisible main qui me noue l’estomac depuis ce matin reprend du service! C’est la même chose à chaque spectacle… Le premier jour, je ne suis plus bonne à rien: je me réveille aux aurores et les heures s’égrainent dans un brouillard épais. Un état second où se mêlent appréhension, excitation, euphorie, et brefs éclats de panique pure. Une vague sur laquelle j’ondule, bien malgré moi, tout au long de la journée.

La lumière vient de s’éteindre dans la salle! Les discussions s’estompent peu à peu. Cette fois-ci, c’est vraiment à nous de jouer. Comme une litanie, inspirée par la méthode Coué, je me répète dans ma tête: tout va bien se passer, tout va bien se passer, tout va bien se passer… Zut, c’est quoi ma première réplique, déjà? Je fouille frénétiquement ma mémoire, mais me heurte à un mur blanc. Bah, elle me reviendra certainement au moment propice. De toute façon, plus le temps de tergiverser, le rideau s’ouvre: les dés sont jetés!

 

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