Encore combien de temps?

Ils ont ouvert le rideau noir. Le public, trié sur le volet, a pris ses quartiers. Je peux sentir son austère, lugubre, implacable présence. Oyez, braves gens, oyez, le spectacle va commencer! Félicitez-vous, honnêtes, irréprochables citoyens: justice va être rendue! Dans moins d’une minute, je ne serai plus de ce monde.

Il y en a deux, surtout, qui doivent être contents. Je les imagine, de l’autre côté de la vitre: lui, avec son éternel costume gris Armani et sa moustache fine façon Corleone, elle, avec sa bouche pincée et ses perles guindées. Ils jubilent: ils ont enfin obtenu gain de cause. Il faut dire qu’ils n’ont pas lésiné sur les frais. Ils ont mis sur le coup un vrai ténor du barreau, comme on dit chez les friqués. Sans lui, j’aurais peut-être pu m’en tirer avec la perpétuité. Quoique. Triple meurtre au premier degré, avec circonstances aggravantes: j’étais mal barré avant même le début du procès. D’autant que je n’étais pas à mon coup d’essai. Je n’aurais pas dû trainer et filer illico au Canada, je ne me serais pas fait choper.

Aucun envie de les regarder, ces deux-là. Non pas que je redoute leur jugement. Leur haine, je vis avec depuis onze ans déjà. Après tout, j’ai tué leur fille chérie et sa petite famille. Sans préméditation, votre Honneur, je vous le promets! Seulement, quand on est surpris en plein cambriolage nocturne par les propriétaires des lieux, il faut bien se défendre, non? Surtout que le type avait une arme, lui aussi, et qu’il semblait bien décidé à l’utiliser. Légitime défense? Une fois qu’il s’est effondré, je dois avouer, je n’ai pas supporté les braillements de sa femme et du petit. Oui, j’ai tué un gosse. Un monstre, dites-vous? Sans doute… La vérité, c’est que je ne me contrôlais plus. Mais apparemment, ce n’est pas une raison suffisante pour apaiser la colère populaire. Et puis, je n’ai exprimé aucun regret durant le procès, et ça aussi, ça a mal passé.

Bien sûr, j’en rêve parfois la nuit, qu’est-ce que vous croyez? Que leurs cris ne reviennent jamais me hanter? Mais si c’était à refaire, je ne suis pas sûr que j’agirais autrement. J’avais cinquante balais au moment des faits, trop tard pour changer. Et puis, j’ai ma fierté: ça ne me plaisait pas, d’avoir à me courber devant ces bien-pensants. C’est pour ça que je ne regarderai pas les parents de la fille. C’est déjà assez humiliant de me retrouver ici, devant eux, sanglé sur cette couchette, sans pouvoir bouger mains et pieds…  Ils n’auront pas en plus la satisfaction de lire la peur dans mes yeux.

Oui, j’ai peur. Pas de mourir: depuis que je suis à Huntsville, je me suis fait à l’idée. Et puis Dieu, le paradis, l’enfer, j’y crois pas. Quand tu meurs, c’est fini, l’âme, tout ça, ça n’existe pas. Par contre, j’ai peur de souffrir, je le reconnais. Dans le couloir de la mort, on le sait tous, qu’il y a des ratés. Que leur foutu pentobarbital n’endort parfois pas tout à fait. Que certains des gars sont pris de spasmes violents et qu’ils ne partent pas tous paisiblement. Même si les experts jurent dans la presse que les condamnés ne souffrent pas, le doute subsiste et ça me torture l’esprit, depuis quelques nuits. J’aurais préféré être exécuté dans l’Etat de Washington: là-bas, l’injection létale peut être remplacée par la pendaison, à la demande du détenu. J’aurais pas hésité. Au moins, c’est radical. Il me semble.

Il n’y en a plus pour longtemps maintenant. On me demande si je veux faire une dernière déclaration. Mais qu’est-ce que je pourrais bien raconter? Et à qui, d’abord? Je ne sais même pas si ma petite sœur est venue finalement. Là, pour le coup, c’est le manque de courage qui me retient de regarder de l’autre côté de la vitre. Voir son visage une dernière fois, je ne sais pas si je pourrais. Et son absence serait encore plus douloureuse. Elle me déteste, je le sais, elle me l’a dit et répété. Ce qui ne l’a pas empêchée de continuer à me rendre visite, quitte à garder un silence buté. La dernière fois, elle a surtout beaucoup pleuré. Son mari l’aura dissuadée de venir aujourd’hui.

Comme je me tais, le représentant du corps médical décide de commencer l’injection. L’intraveineuse était déjà posée, il n’a plus qu’à rajouter le produit. Il paraît que ça ne dure pas trop longtemps avant qu’on perde connaissance. Putain, pourvu que cette saleté fonctionne! Je serre les poings. Mes yeux restent rivés sur le plafond. J’essaie de ne penser à rien. Je scrute le néon qui clignote irrégulièrement. Mes ongles s’enfoncent dans les paumes de ma main. Manquerait plus que je me blesse, maintenant! Arrêtez tout, les gars, je saigne, il me faut un pansement! Je rigole bêtement. Les nerfs, sûrement. Le gloussement cesse aussi brusquement qu’il a commencé. Ma bouche est pâteuse. Mourir. Ça y est. Je n’arrive plus à tenir mes paupières ouvertes. T’es là, petite sœur? T’es venue quand même? Encore combien de temps?

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6 thoughts on “Encore combien de temps?

  1. Excellentissime.

    Je trouve qu’il y a dans cette histoire un détail qui ajoute une dimension supplémentaire: la référence à la sœur du condamné.
    Dans l’avant-dernier paragraphe (une introduction de personnage qui est important mais sans que le ton général ne change) et ensuite dans les deux dernières phrases quand l’homme sombre doucement dans l’inconscience.
    A la lecture de cette seule phrase “T’es venues quand-même?”, j’ai senti mon énergie s’étendre, comme si quelque-chose en moi s’était ouvert avec un gain d’intensité.

    La 1ère référence à la sœur nous montre qu’un lien fort les lie et les derniers mots — sa dernière pensée avant de mourir va vers elle — hisse le texte à un autre niveau d’écriture. Celui des grands écrivains qui arrivent, en plus de nous tenir avec une histoire, de toucher cette corde sensible en nous. Cette corde qui vibre encore bien après la lecture et qui nous laisse dans un état différent.

    Sincèrement, chapeau.

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