Et la lumière fut

Le sifflement d’une locomotive tira Achille Cardon de ses pensées. Au bout du quai, baigné dans un nuage de fumée, quelques retardataires, encombrés de lourds paquets, s’empressaient d’embarquer dans le train pour Brighton, en soupirant d’aise d’être arrivés à temps. Le départ était imminent.

«Peste, s’exclama le détective! Que je sois damné si…» Planté devant le wagon première classe, il leva les yeux au ciel et laissa échapper sa frustration. Même terminée, l’affaire continuait à le hanter. Ne venait-il pas, pourtant, d’assister à l’exécution du meurtrier? N’avait-il pas lui-même contribué à l’arrestation de ce dernier?

Il n’osait se l’avouer: tout au long de son enquête, alors que tout semblait indiquer la culpabilité de Lord Fowley, il n’avait pu se départir de l’impression qu’il faisait fausse route. Il avait toutefois tu ses doutes, même lorsque ceux-ci le tenaient éveillé aux heures les plus sombres de la nuit. Il n’était après tout qu’un jeune détective, à qui la police avait octroyé le droit de participer aux investigations, et face aux certitudes du respecté inspecteur Wilson de Scotland Yard, ses intuitions de novice ne faisaient pas le poids. Il s’était finalement laissé convaincre, mais à présent toute l’histoire lui laissait un goût amer d’inachevé.

Il venait de prendre congé d’Anthony Blacksmith, et leur conversation, aussi chaleureuse  que d’ordinaire, avait réveillé chez lui une sensation fugace dont il ne parvenait pas à saisir la teneur. Ils avaient partagé un fiacre depuis la prison de Pentonville, où avait eu lieu l’exécution, jusqu’à la gare Victoria. Le train d’Achille Cardon ne partant pas avant la fin de l’après-midi, il avait accompagné Blacksmith à son quai, où ils avaient échangé encore quelques mots sur l’affaire Fowley.

L’ensorcelante Lady Regina Fowley… Le détective n’avait jamais eu le privilège de la rencontrer, mais sa beauté légendaire – et, avouons-le, ses frasques fréquemment relatées dans les rubriques mondaines des quotidiens – l’avait presque élevée au rang d’icône dans la haute société anglaise. Mariée à Harold Fowley depuis une dizaine d’années, elle égayait les soirées huppées londoniennes et tournait la tête des hommes qu’elle croisait sur son chemin. Tout le monde rêvait d’être un jour invité à l’une des réceptions qu’elle donnait chaque mois dans sa luxueuse villa de Belgravia ou, mieux encore, à l’une des parties de chasse que le couple organisait régulièrement dans sa demeure du Hampshire.

C’était justement lors d’une de ces réunions campagnardes qu’elle avait perdu la vie. Ou plutôt qu’on la lui avait ôtée. Poignardée dans sa chambre un après-midi de septembre, alors que le temps pluvieux avait poussé la plupart des convives à se replier dans le petit salon, au coin du feu. Ils s’étaient brièvement interrogés sur l’absence de leurs hôtes, mais habitués à leurs excentricités, ne s’en étaient pas inquiétés. Ce n’était qu’en fin de journée, lorsque chacun avait regagné sa chambre pour revêtir ses habits de soirée, que le cri strident de Betty, la bonne de Regina Fowley, les avait alertés.

Au début de l’enquête, la soubrette s’était retrouvée dans la ligne de mire de l’inspecteur Wilson: des bruits couraient parmi les domestiques sur son probable licenciement, suite à la disparition d’un collier de perles. Mais elle avait finalement été mise hors de cause par Achille Cardon lui-même, qui avait découvert le bijou une semaine après le meurtre derrière une rangée de livres dans la bibliothèque. Dans la même cachette, il était tombé sur le journal intime de la maîtresse de maison. Or, le jour-même de sa mort, certainement durant les minutes précédant le crime – Lady Fowley avait pour habitude d’indiquer non seulement la date mais également l’heure à laquelle elle couchait ses pensées sur le papier – elle écrivait: «J’avais raison. Betty avait bien volé mon collier de perles. Elle vient de confesser son acte, en m’expliquant qu’elle avait prévu de le revendre pour s’acquitter d’une dette. Prise de remords, elle me l’a rendu et m’a supplié de lui accorder une seconde chance. J’ai décidé de la garder, elle m’a paru se repentir sincèrement de son geste. Espérons que je ne regretterai pas mon choix.»

Quand on lui avait demandé pourquoi elle n’avait pas immédiatement expliqué toute l’histoire, Betty avait éclaté en sanglots et expliqué qu’en découvrant le corps de sa patronne, elle avait été prise de panique et avait frénétiquement cherché le collier de perles dans la chambre, sans succès. Elle avait donc préféré taire cette disparition. Pour l’inspecteur Wilson, il n’y avait plus aucun doute: le meurtrier avait dissimulé le bijou et le journal intime dans le but d’incriminer la femme de chambre.

Les soupçons s’était alors reportés sur l’époux. Harold Fowley était un homme extrêmement jaloux, tout le monde le savait. Et sa femme prenait un malin plaisir à le tourmenter: elle maîtrisait à la perfection l’art de la séduction, et en jouait finement, bien souvent sous les yeux impuissants de son mari et parfois de quelques épouses, qui pourtant ne semblaient pas lui en tenir rigueur. Elles aussi tombaient sous son irrésistible charme et tout le monde paraissait convaincu que son petit jeu demeurait anodin. Jamais elle ne franchirait la ligne rouge de l’adultère! Du moins en donnait-elle l’illusion et seul Lord Fowley prenait ombrage de son comportement.

A ce mobile, qui avait conduit plus d’un époux à passer à l’acte, s’ajoutait un autre, tout aussi accablant: la fortune de Lady Fowley était bien supérieure à la sienne, et la mort de cette dernière lui permettait d’accéder à un héritage substantiel. Par ailleurs, ainsi que l’inspecteur Wilson n’avait eu de cesse de le rabâcher au fil des mois, le conjoint était le coupable dans 99% des cas. Surtout quand le meurtre avait lieu dans la chambre de la victime! Quant à l’arme du crime, elle n’avait jamais été retrouvée.

Harold Fowley avait donc été arrêté, jugé, condamné et exécuté – tout en proclamant son innocence jusqu’à la potence. Mais personne n’avait remis en doute le verdict. Pas même Anthony Blacksmith, ami fidèle du couple, et dont Achille Cardon s’était rapproché durant l’enquête. Le jeune dandy venait d’ailleurs de le lui répéter, avant de sauter à bord du train pour Brighton: «Une bien triste histoire… Je dois avouer que plus d’une fois, j’ai mis Regina en garde et je l’ai priée de cesser son manège. Le regard qu’Harold lui jetait parfois me faisait froid dans le dos. Mais de là à penser que… Je crois que je m’en voudrais toute ma vie de n’avoir rien vu venir.» Le détective l’avait bien entendu rassuré de quelques mots banals, puis Blacksmith avait poursuivi: «Pendant un moment, j’ai vraiment voulu croire à la culpabilité de la femme de chambre. Mais Regina lui avait pardonné pour le vol du collier, elle était prête à la garder. Pourquoi Betty l’aurait-elle tuée? Non. Je dois me résoudre à admettre qu’Harold a fini par craquer…» Souriant tristement, Anthony Blacksmith avait alors fait ses adieux à un Achille Cardon distrait et disparu dans son wagon.

Dans le brouhaha de la gare Victoria, le détective passa machinalement son index sur sa lèvre inférieure, signe chez lui d’un cerveau en pleine ébullition. D’où lui venait donc ce soudain malaise? Cette désagréable sensation que quelque chose ne tournait pas rond? Tout à sa réflexion, il remarqua à peine l’arrivée du chef de train, qui dut lui demander par deux fois s’il comptait ou non monter dans le wagon. Ayant obtenu un semblant de réponse, le fonctionnaire maugréa quelque amabilité à l’encontre de ces badauds qui lui faisaient perdre son temps, et embarqua à son tour. Pris d’un inexplicable sentiment d’urgence, Achille Cardon jeta un œil vers une fenêtre du train et aperçut le profil élégant d’Anthony Blacksmith.

«Bon sang, mais c’est bien sûr», s’exclama-t-il! Si la police avait rendu public l’innocence de la femme de chambre quant au meurtre de Lady Fowley, le contenu du journal intime de cette dernière avait été tenu secret. Le collier de perles ayant été retrouvé, l’inspecteur Wilson avait décidé de passer sous silence le vol et la restitution du bijou, afin de ne pas trop nuire à la réputation de Betty, dont le geste criminel se serait vu largement rapporté dans la presse. La soubrette avait d’ailleurs rapidement retrouvé une place et, sachant que la police la gardait à l’œil, ne risquait pas de se laisser tenter par un nouveau larcin.

Comment diable Anthony Blacksmith aurait-il donc eu vent du pardon accordé par Regina Fowley à Betty s’il n’avait pas lui-même lu l’ultime entrée du journal de l’aristocrate, rédigée quelques instants avant sa mort? Or, qui d’autre avait eu l’occasion de prendre connaissance de cette note, si ce n’était le meurtrier?

Interloqué, Achille Cardon leva les yeux une fois encore vers la fenêtre. Son regard croisa celui du dandy, et en un instant, il comprit que ce dernier avait réalisé qu’il s’était trahi. Avec un sifflement aigu, la locomotive se mit en branle. Blacksmith ouvrit la fenêtre et, tandis que le train s’éloignait lentement du quai, lança à Cardon: «Je l’aimais, que voulez-vous… Et je ne supportais plus ses jeux de séduction. Harold non plus d’ailleurs, mais il était bien trop faible pour réagir. Finalement, tous les deux n’ont eu que ce qu’ils méritaient…»

Les grincements des roues emportèrent ces dernières paroles. Resté seul sur la plate-forme, Achille Cardon se maudit de ne pas avoir vu clair plus tôt dans le jeu de celui qu’il se prenait déjà à considérer comme un ami et frissonna en songeant à l’innocent qui venait de perdre la vie sur la potence de la prison de Pentonville…

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