Les carottes sont cuites

L’odeur doucereuse des carottes rôties lui chatouilla les narines. Elle pourrait bientôt les sortir du four. Replaçant l’iPhone de son mari sur la commode de l’entrée, elle se dirigea machinalement vers la cuisine. Le brouhaha qui s’échappait de la chambre des enfants – un mélange de rires et d’invectives – lui semblait lointain. Irréel.

Elle attrapa une éponge, l’humidifia et entreprit de nettoyer le plan de travail où elle avait, plus tôt, épluché les carottes. Elle tenta, dans un effort qu’elle qualifierait ensuite de ridicule, de passer en revue son menu: pour accompagner les légumes, accommodés selon la recette de sa grand-mère, elle avait préparé un lapin qui achevait sa cuisson dans une cocotte. Sa polenta semblait prête et il ne lui restait plus qu’à préparer une vinaigrette pour la salade. Quant à son apple crumble, elle ne le mettrait au four qu’au tout dernier moment et elle le servirait avec une glace à la vanille artisanale, qu’elle avait dégotée chez le petit traiteur italien du coin.

Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas donné autant de peine pour un souper. Ces dernières semaines, son mari était souvent absent et les enfants préféraient de loin une bonne assiette de pâtes aux plats mijotés qu’elle se plaisait parfois à leur cuisiner. Quand il l’avait appelée pour lui dire qu’aujourd’hui, il pourrait enfin quitter à une heure raisonnable son bureau, elle avait décidé de marquer le coup. Et une fois que les petits seraient couchés, elle comptait bien saisir l’occasion pour essayer de dissiper le malaise qui régnait dans leur couple depuis quelque temps.

Versant l’huile d’olive dans un saladier, elle laissa échapper un rire nerveux. Ce malaise, elle en connaissait maintenant la cause. Et elle avait beau s’astreindre à des tâches simples, rien n’y faisait. Les mots qu’elle venait de lire sur le téléphone de son époux dansaient, opiniâtres, devant ses yeux: «Alors, tu lui as parlé?» Cinq mots que son esprit se refusait à appréhender dans leur ensemble. Une phrase simple, pourtant, dont elle rejetait le sens. Tout comme elle ne voulait pas voir, dans l’échange qui précédait ce message et qu’elle avait frénétiquement parcouru, l’évidence que son mari la trompait. Et qu’il s’apprêtait à la quitter.

«Maman, quand est-ce qu’on mange?» Son aînée était apparue à ses côtés sans qu’elle ne l’ait entendu arriver. Jetant un oeil sur la minuterie du four, elle répondit: «Bientôt ma chérie, c’est presque prêt. Papa ne va pas tarder à sortir de sa douche. Préviens ton frère et lavez-vous les mains.» Sa voix lui semblait étonnamment calme, alors que dans sa tête, une tempête faisait rage. Depuis quand? Depuis quand fomentait-il son abandon? Depuis quand promettait-il à sa maîtresse qu’il serait bientôt tout à elle? Depuis quand jouait-il la comédie, endossait-il un rôle, comme tant d’autres hommes avant lui? Depuis quand avait-elle rejoint, sans même s’en rendre compte, la clique des femmes trompées?

Elle serra les poings. Écrasa une larme qui perlait au coin de son œil. Elle se maudissait d’avoir succombé à la curiosité. Lorsque l’iPhone de son mari avait émis le tintement significatif annonçant l’arrivée d’un nouveau message, elle avait cru que c’était le sien qui sonnait. Les deux téléphones se trouvaient côte à côte dans l’entrée. Se rendant compte de son erreur, elle s’était saisie spontanément de l’appareil de son époux, n’avait hésité qu’une demi-seconde avant d’en entrer le code. Elle aurait mieux fait de s’abstenir, pensait-elle à présent, confusément consciente de l’absurdité de son raisonnement. Qu’elle l’apprenne ou non de cette façon, cela ne changeait rien à l’inéluctabilité de la décision de son mari. A point nommé, la minuterie du four lui rappela que les carottes étaient cuites.

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Faille dominicale

– Parce que tu crois vraiment que Mélenchon s’intéresse à ta misérable vie? Il est comme les autres: ce qui compte pour lui, c’est le pouvoir! Et ce n’est pas lui qui sauvera la France de la mouise dans laquelle va nous la laisser Hollande. Au moins, Fillon, lui…
– Quoi Fillon, quoi Fillon!?! Tu lui fais encore confiance, toi, à Fillon? Et ne me dis pas que tout ça, c’est des manigances de journalistes, parce que…
– Ça y est! Je me demandais, tiens, combien de temps tu allais mettre avant de défendre tes potes les journaleux! Tu sais bien ce que je pense d’eux! Tous des c…
– Papa! Je te l’ai demandé cent fois, ne jure pas à table! Maman doit se retourner dans sa tombe!
– C’est ta fille qui a commencé, s’insurgea le vieux. De mon temps, les jeunes respectaient leurs grands-parents.

Il décocha un regard outré à sa petite-fille qui, goguenarde, souriait en coin. Chaque dimanche, depuis quelques semaines, c’était la même rengaine. Immanquablement, les élections présidentielles s’invitaient dans le salon cossu du 16ème arrondissement, déclenchant des débats animés entre générations, ce qui n’était guère du goût de la maîtresse de maison. Elle partageait bien entendu les convictions politiques de son père, mais ne souffrait pas les disputes familiales – surtout lors du sacro-saint déjeuner dominical! D’ailleurs, elle avait d’autres soucis en tête, comme l’inconvenance de sa cadette, plongée depuis un bon quart d’heure dans un échange frénétique de messages sur son téléphone portable, laissant ponctuellement échapper un gloussement qui n’augurait rien de bon. Quant à l’impassibilité de son époux, qui n’ouvrait jamais la bouche pour remettre leurs deux filles dans le droit chemin, elle l’horripilait au plus haut point. Les yeux dans le vague, il n’avait pas dit un mot depuis le début du repas. Depuis quelques jours, il semblait absent. Oh, il n’avait jamais été du genre extraverti, ce qui était tout à son honneur, mais là, son attitude frisait l’autisme. Elle ne manquerait pas de lui en parler ce soir: non pas qu’elle s’inquiétât pour lui – sans doute un insignifiant problème de bureau – mais ça commençait à bien faire!

– Tu reprendras bien de la purée, chéri, lui lança-t-elle sur le ton mielleux qui annonçait chez elle le calme avant la tempête?

Il acquiesça distraitement et tendit son assiette sans sortir de son mutisme, provoquant sans le remarquer l’ire silencieuse de sa femme. Sous ses airs rêveurs, lui aussi bouillonnait. Mais d’un sentiment tout autre que la colère. En réalité, il trépignait d’une impatience trop longtemps enfouie, enterrée, oubliée, négligée. Voilà des années qu’il prenait son mal à patience, rongeait son frein, attendait son heure. Des années qu’il subissait les piques mesquines de son épouse, les frasques de sa cadette, l’indifférence de son aînée, pour qui il n’était pas assez à gauche, le mépris de son beau-père, pour qui il l’était trop. Sa belle-mère avait été sa seule alliée, un cancer l’avait emportée. Sans doute était-ce à cette époque que l’idée avait commencé à germer. Une envie de tout envoyer valser. Fugace dans un premier temps, cette lubie – c’est ainsi qu’il l’avait lui-même qualifiée – avait fini par l’obséder. Il y pensait le jour, en rêvait la nuit. Jusqu’à ce qu’il réalise que ses velléités n’étaient tout compte fait pas si extravagantes que cela. Après tout, pourquoi se priver? Il s’était finalement décidé: il allait sauter le pas. Depuis quelques semaines, il fomentait, calculait, planifiait. Sa détermination était plus forte que jamais.

Aujourd’hui, tout était prêt. Ne restait plus qu’à balancer sa bombe à la famille. Bien sûr, il aurait pu l’annoncer à sa femme en tête-à-tête et limiter ainsi les écueils. Mais – il se l’avouait avec un vague soupçon de culpabilité – il prenait un malin plaisir à l’idée de rompre la monotonie lugubre de ces dimanches qu’il en était venu à détester.

Le moment était arrivé, il l’avait suffisamment repoussé. Un peu par lâcheté, sans doute. Il avait prévu de parler avant même que son épouse n’apporte l’entrée. Il s’était même éclairci la voix. Mais le courage lui avait manqué et le repas avait commencé. Quand sa fille et le vieux s’étaient engagés dans leur traditionnelle joute politique, il s’était dit qu’il n’aurait d’autre choix que d’attendre le dessert…

Or, voilà que son épouse avait mis fin de manière précoce au débat. Tout le monde se taisait. Son beau-père terminait d’un coup de fourchette rageur son assiette, sa cadette pianotait avec toujours aussi d’entrain sur son téléphone portable, son aînée soupirait en regardant par la fenêtre, se demandant sans doute ce qu’elle avait bien pu faire au bon dieu – quoi qu’elle n’y crût pas – pour venir au jour dans une famille pareille. Quant à sa femme, elle fulminait sur sa chaise. Il ne connaissait que trop bien l’air pincé qui crispait son visage: à coup sûr, elle ressassait les inévitables reproches qu’elle adresserait sous peu à lui-même, à sa famille, à la terre entière. Rien ne semblait jamais trouver grâce à ses yeux. Mais bientôt, se rappela-t-il, il n’aurait plus à subir cette avalanche de doléances. Il était à deux doigts de s’en affranchir pour toujours.

Conforté dans sa décision, il se dit qu’il était grand temps de parler. Le silence dans lequel était plongée la tablée depuis une interminable minute n’allait certainement pas durer. D’ici quelques secondes, sa femme se lèverait pour débarrasser, enjoignant chacun à rester assis mais maugréant qu’elle devait toujours tout faire, et irait chercher le dessert.

Il prit une grande inspiration. Ouvrit la bouche, la referma. Se leva brusquement de sa chaise, qui grinça sur le parquet. Quatre paires d’yeux se braquèrent sur lui. Mais qu’est-ce qui lui prenait, à ce père d’ordinaire si discret?

– Je… je… (Allons, tu peux le faire, s’encourageait-il, qu’est-ce que tu as à perdre, si ce n’est une vie qui te rend misérable?)
– Eh bien, chéri, tu as quelque chose à nous dire? Parle, voyons!

Le ton faussement affectueux de sa femme laissait transparaître une sourde impatience. Il ferma les yeux… et sauta dans le vide.

– Je pars. J’en ai marre de cette vie. J’ai quitté mon boulot, je m’envole demain pour le bout du monde, je ne sais pas pour combien de temps. Je réalise le rêve qui me taraude depuis mes dix-huit ans, j’écoute enfin mon cœur, je fais passer mes intérêts avant ceux des autres. J’étouffe ici, j’ai toujours étouffé, j’ai envie de respirer. Je sais que je devrais m’excuser de vous imposer cette épreuve, mais à vrai dire, je m’en fous de ce que vous pensez. Je ne suis même pas sûr que je vous reverrai. Continuez à mener votre petite vie étriquée, moi, je m’en vais voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Adieu.

Voilà ce qu’il avait prévu de dire. Le discours parfait qu’il avait peaufiné dans sa tête, qu’il avait si souvent répété. Mais pas un son n’était sorti de sa bouche. Sa famille continuait à le regarder comme une bête curieuse, attendait qu’enfin il émette un son. Dans les yeux de son épouse, il pouvait lire un profond dégoût. Qu’est-ce qui lui prenait encore, à cet abruti?

Conscient que cette situation inconfortable ne pouvait plus durer, il balbutia:

– Tu veux que j’aille chercher le dessert, chérie?