Advienne que pourra

«Putain, faut que je te le dise en quelle langue? Tu laisses tes mains où je peux les voir!»

Ne pas perdre son sang-froid.

Jérôme avait beau se répéter mentalement cette consigne, son cœur battait la chamade. «Respire, mon vieux, respire.» Encore quelques instants à tenir, et il pourrait se tirer d’ici. A moins que l’autre ne décide de jouer les héros… Il l’avait tout de suite repéré, avec ses gros bras et son regard de tueur. Il s’était dit: «Celui-là, faudra que je le garde à l’œil.» Heureusement, il l’avait vu à temps mettre la main à la poche, dans l’optique, sans doute, d’en sortir son téléphone portable et d’appeler du renfort.

La canicule frappait le pays de plein fouet, et il étouffait sous sa cagoule de laine. C’est tout ce qu’il avait pu trouver dans le tiroir de sa commode. Ça, et le flingue que Manu lui avait demandé de garder jusqu’à ce que les flics lui lâchent la grappe. Durant de longues semaines, il n’y avait guère prêté attention. Jusqu’à aujourd’hui…

L’idée lui était venue le matin même. Depuis quelques jours, les coups de fil se faisaient plus insistants. Plus menaçants. Il ne pourrait pas les faire patienter plus longtemps.

Si seulement l’autre pouvait se grouiller avec ses billets! La moitié du sac en plastique était remplie. Serait-ce suffisant pour les calmer? Il hésitait à interrompre la collecte du caissier. Non. Il les connaissait. Si demain il se pointait avec seulement une partie de la somme, ils le buteraient. D’ailleurs, argent ou pas, son sort était peut-être déjà scellé.

Il transpirait maintenant à grosses gouttes. Sa dernière dose remontait à la veille. Il avala douloureusement sa salive et remarqua le tremblement de sa main gauche. Dans une heure à tout casser, il ne serait plus bon à rien. Il lui fallait finir le job et se réfugier chez lui. Sacrifier une petite partie du butin pour acheter quelques grammes de coke. Ensuite seulement il pourrait s’acquitter de sa dette. Et espérer en rester là.

«Bon, tu te bouges le cul?! J’ai pas toute la journée!» L’employé s’apprêtait à vider la dernière caisse. Lui aussi suait. Assise près du rayon frais, une cliente sanglotait, réconfortée par une dame âgée qui lançait à Jérôme des regards outrés. Le gros bras s’était calmé.

Il remarqua soudain un mouvement furtif du côté des portes coulissantes. Merde, le gosse! Profitant de sa petite taille, il avait réussi à échapper à sa vigilance et s’était glissé jusqu’à la sortie. Il s’apprêtait à filer.

«Bouge plus!» L’enfant hésita, se figea. Dix pairs d’yeux se braquèrent sur Jérôme, dont la main s’était crispée sur le flingue. Dix pairs d’yeux, dans lesquels brillaient la peur, l’incrédulité. Le défi aussi. Il n’oserait jamais! Lui non plus n’y croyait guère: «Je peux quand même pas buter un gamin…» Sentant son hésitation, le petit reprit sa course.

C’était foutu. Il ne tarderait pas à tomber sur un poulet. Jérôme regarda autour de lui: même les autres semblaient l’avoir compris. Sa petite affaire avait échoué. Il lut le soulagement sur leur visage. Le mépris. Les commissures de ses lèvres remontèrent en un sourire amer. Décidément, il ne serait jamais rien qu’un raté… Il leva son pistolet, provoquant un ultime sursaut chez ses otages, et se tira une balle dans la tête.

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