Une si belle matinée

“Une bonne journée à vous aussi, Monsieur!” Avec le sourire chaleureux qui la caractérisait, Anna prit congé de son client et tourna son attention vers l’élégante quinquagénaire qui se tenait derrière le comptoir. “Et pour vous, ce sera?”
 
Son interlocutrice hésitant encore, la serveuse jeta un coup d’œil discret à sa montre. 8h45. D’ici une quinzaine de minutes, son collègue la relaierait et elle pourrait prendre enfin sa pause. Certes, elle appréciait ce petit boulot qui lui permettait d’arrondir ses fins de mois, mais en cette heure matinale le café ne désemplissait pas. Elle avait hâte de s’asseoir sur son banc habituel, surplombant le fleuve, d’allumer sa cigarette et de rêvasser au soleil. La journée s’annonçait radieuse: il s’agissait d’en profiter, l’automne arriverait bien assez tôt! 
 
Elle se secoua: “Allez, ma fille, concentre-toi encore un quart d’heure!” Sa cliente avait enfin fait son choix. Elle s’empressa de la servir, en adressant un petit signe amical de la main à la mère de famille qui venait d’entrer dans l’établissement. Habituée des lieux, la jeune femme s’offrait chaque jour un cappuccino après avoir déposé son aîné à la garderie. S’étant installée confortablement dans un fauteuil, elle jeta un œil attendri à ses jumeaux profondément endormis dans leur poussette. Son look bohème contrastait avec les costumes sobres des businessmen qui constituaient l’essentiel de la clientèle, et la rendait particulièrement sympathique aux yeux d’Anna, elle-même férue de vêtements dépareillés. 
 
Elle surprit le regard indulgent que jeta l’homme à l’ordinateur – ainsi qu’elle avait l’habitude d’appeler cet autre client régulier, qui choisissait invariablement une table près de la fenêtre – à la jeune maman. Lui, elle en était sûre, c’était un écrivain! Et il puisait dans le café son inspiration pour façonner les personnages de son roman… Un jour, elle oserait lui parler, lui demander sur quel genre de livre il travaillait. Le voilà qui observait à présent le couple d’âge mûr, installé à la table d’à côté. Le débit rapide de la conversation, menée à voix basse, l’air courroucé et revendicateur de Madame, les gestes d’apaisement vains de Monsieur, laissaient peu de place au doute quant à la teneur de l’échange. Anna se sentit coupable d’épier ainsi leur désaccord et, remarquant que c’était elle que l’écrivain regardait à présent d’un air amusé, rougit et se retourna vivement vers la machine à café. 
 

Le bruit du percolateur couvrit un instant la voix de Frank Sinatra qui chantait à la radio la gloire de New York. Anna n’était pas une fan du vieux crooner, mais ce titre précis la mettait toujours en joie. Il lui rappelait les années qui avaient précédé son déménagement à Manhattan, lorsqu’elle ne pouvait que rêver de la métropole en espérant s’y établir un jour. Elle rejouait alors, inlassablement, la chanson de Sinatra sur le vieux gramophone hérité de son grand-père.

Le cœur léger et le sourire aux lèvres, elle attrapa en chantonnant le cappuccino qu’elle venait de préparer et se dirigea vers la table de la jeune maman.

Un vacarme assourdissant la coupa net dans son élan. Quelques gouttes de café s’échappèrent de la tasse et manquèrent de lui brûler la main. Dans l’établissement, au sursaut général succéda un silence de plomb. Puis les hurlements des jumeaux, réveillés brutalement de leur sieste, extirpèrent leur mère de sa torpeur. “Qu’est-ce que c’était?” La question, lancée d’une voix blanche, ne s’adressait à personne en particulier. Et nul ne paraissait disposé à hasarder une réponse.

L’homme à l’ordinateur fut le premier à sortir et à se mêler la foule de badauds rassemblés sur les quais du fleuve Hudson. Tous fixaient le ciel, incrédules. Sa tasse encore à la main, Anna eut tôt fait de les rejoindre. Elle leva les yeux à son tour, remarquant une fumée noire dont elle ne percevait pas encore la source. Elle s’apprêtait à en remonter le cours quand elle entendit une clameur qui la poursuivrait sans doute encore plusieurs années à venir: “C’est un avion! Il s’est écrasé sur une des tours du World Trade Centre!”
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